L'anarchisme exige-t-il des personnes "parfaites" pour qu'une société anarchiste puisse exister ?

Non, l'anarchie n'est pas une utopie, une société « parfaite. » C'est une société humaine, avec les problèmes, les espoirs et les peurs associés aux êtres humains. Les anarchistes ne pensent pas que les êtres humains doivent être « parfaits » pour que l'anarchie fonctionne. Ils/elles doivent seulement être libres :


« [Une] erreur courante [est] que le socialisme révolutionnaire [c'est-à-dire l'anarchisme] est une « idéalisation » des ouvriers et que le simple témoignage de leurs fautes présentes est la réfutation de la lutte des classes [...] il apparaît moralement irréaliste qu'une société libre [...] puisse exister sans perfection morale ou éthique. Mais quand il s'agit du renversement de la société [existante], nous pouvons ignorer les défauts et les préjugés des gens, tant qu'ils ne sont pas institutionnalisés. On peut voir sans inquiétude le fait [...] que les ouvriers parviennent à prendre le contrôle de leur lieu de travail bien longtemps avant qu'ils aient acquis les grâces sociales des « intellectuels » ou qu'ils aient perdu tous les préjugés de la société actuelle, de la discipline familiale à la xénophobie. En quoi cela serait important puisqu'ils pourraient faire tourner les usines sans maîtres ? Les préjugés s'évanouissent avec la liberté et ne peuvent fleurir que quand le climat social leur est favorable. [...] Ce que nous disons, c'est [...] qu'une fois que la vie peut continuer sans une quelconque autorité imposée par « en-haut » — et l'autorité imposée ne peut survivre sans le retrait de la main-d'œuvre à son service — les préjugés de l'autoritarisme disparaitront. Il n'y a pas d'autre remède que le processus libre de l'éducation. »

Évidemment, nous pensons qu'une société libre « produira » des gens plus en adéquation avec leur individualité et leurs besoins, et ceux des autres, ce qui aura pour conséquence de réduire les conflits individuels. Les disputes qui pourraient encore avoir lieu seraient résolues par des méthodes raisonnables, par exemple par l'emploi de jurys, de tierces parties mutuelles, ou d'assemblées de la communauté et du lieu de travail .
Comme l'argument l'« anarchisme-est-contre-la-nature-humaine », les opposants à l'anarchisme supposent habituellement que dans une société anarchiste, les gens doivent être « parfaits » : des gens qui ne sont pas corrompus par le pouvoir quand ils sont en position d'autorité, des gens qui sont bizarrement insensibles aux effets déformants de la hiérarchie, des privilèges et ainsi de suite. Toutefois, les anarchistes ne prétendent pas accéder à la perfection humaine. Nous reconnaissons simplement que conférer le pouvoir dans les mains d'une personne ou d'une élite n'est jamais une bonne idée, puisque les gens ne sont pas parfaits.
On doit noter que l'idée que l'anarchisme requiert un(e) homme/femme nouvel(le) est souvent avancée par les opposants à l'anarchisme pour le discréditer, et souvent, pour justifier le maintien de l'autorité hiérarchique, en particulier les relations capitalistes de production. Après tout, les gens sont imparfaits et il est peu probable qu'ils le deviennent un jour. Les opposants se jettent ainsi sur tout exemple de gouvernement qui tombe et le chaos qui en résulte pour prouver que l'anarchisme est utopique. Les médias ne proclament-ils pas qu'un État sombre dans l'« anarchie » à chaque fois qu'il y a un bouleversement dans « l'ordre et la loi » et que le pillage s'installe ?
Les anarchistes ne sont guère impressionné(e)s par cet argument. Un instant de réflexion permet en effet de le contredire et de révéler l'erreur grossière des détracteurs de l'anarchisme, puisqu'ils supposent une société anarchiste sans anarchistes !Pas besoin de dire qu'une « anarchie » faite de gens qui voient encore le besoin de quelconques autorité, propriété ou étatisme se transforme rapidement en société autoritaire (c'est-à-dire non anarchiste). En effet, même si le gouvernement disparaît demain, le même système se développerait encore, car « la force d'un gouvernement ne réside pas en elle-même, mais dans le peuple. Un grand tyran peut très bien être un idiot, et non un surhomme. Sa force ne réside pas en lui mais dans la superstition qu'ont les gens de croire qu'il est normal de lui obéir. Tant que cette superstition existe, il est inutile qu'un quelconque libérateur vienne couper la tête de la tyrannie ; le peuple en créera un nouveau, puisqu'il a grandi dans l'habitude de dépendre de quelque chose hors lui-même. »
Pour citer Alexander Berkman :
« Nos institutions sociales sont basées sur certaines idées ; tant que ces-dernières sont acceptées ou suivies par la majorité, les institutions construites dessus sont sauves. Les gouvernement restent forts parce que le peuple pense que l'autorité politique et la coercition légale sont nécessaires. Le capitalisme durera tant que un tel système sera considéré comme juste et adéquat. L'affaiblissement des idées qui soutiennent les conditions malsaines et oppressives actuelles signifie l'effondrement du gouvernement et du capitalisme. »
En d'autres termes, l'anarchie a besoin d'anarchistes pour être créée et pour survivre. Mais ces anarchistes n'ont pas besoin d'être parfait(e)s, seulement de s'être libéré(e)s par leur propres moyens de la superstition que les relations de commandement-et-obéissance et que les droits de la propriété capitaliste sont nécessaires. L'hypothèse implicite dans l'idée que l'anarchie nécessite des gens « parfaits » est que la liberté soit accordée, et non prise. Par conséquent, la conclusion évidente qui peut en être tirée est qu'une anarchie qui requerrait des gens « parfaits » échouerait. Mais cet argument fait l'impasse sur le besoin d'auto-activité et d'auto-libération pour créer une société libre. Pour les anarchistes, « l'Histoire n'est rien d'autre qu'une lutte entre dirigeants et dirigés, entre oppresseurs et opprimés. ».
Les idées évoluent grâce à la lutte et, par conséquent, grâce à la lutte contre l'oppression et l'exploitation, nous ne changeons pas que le monde, mais aussi nous-mêmes. C'est donc la lutte pour la liberté qui crée des individus capables de prendre des responsabilités pour leur propre existence, communauté et planète. Des individus capables de vivre en égaux/ales dans une société libre, et donc de rendre l'anarchie possible.
Donc le chaos qui souvent résulte de la disparition d'un gouvernement n'est pas l'anarchie, de fait, mais un cas contre l'anarchisme. Cela veut simplement dire que les conditions nécessaires à la création d'une société anarchiste n'existent pas. L'anarchie est plutôt le produit d'une lutte collective au sein de la société, et non pas le produit de bouleversements externes. Il faut noter que les anarchistes ne pensent pas non plus qu'une telle société anarchiste apparaîtra dans « l'immédiat ». Nous voyons plutôt la création de l'anarchie comme un processus, et non pas comme un événement. Les tenants et les aboutissants de son fonctionnement sont susceptibles d'évoluer avec le temps à la lumière des expériences et des circonstances objectives, et non pas dans une forme parfaite immédiatement 
Par conséquent les anarchistes ne pensent pas que des individus « parfaits » sont nécessaires pour que l'anarchisme fonctionne car un anarchiste n'est pas « un libérateur avec pour mission divine de libérer l'humanité, mais il fait partie de cette humanité qui lutte pour la liberté. » Ainsi, « si, par un quelconque moyen externe, une Révolution Anarchiste pouvait avoir lieu, pour ainsi dire fournie clef en mains et imposée au peuple, c'est vrai qu'il la rejetterait et recréerait la vieille société. Si, d'un autre côté, le peuple développerait ses idées de liberté et qu'il mettrait à bas lui-même ma dernière forteresse de la tyrannie — le gouvernement — alors effectivement la révolution serait définitivement réalisée. »
Loin de là l'idée qu'une société anarchiste doive attendre que tout le monde soit anarchiste pour s'accomplir. Il est hautement improbable, par exemple, que les riches et les puissants reconnaissent tout à coup leurs erreurs et renoncent volontairement à leurs privilèges. Face à un mouvement anarchiste de plus en plus grand, l'élite dirigeante a toujours utilisé la répression pour défendre sa position dans la société. L'utilisation du fascisme en Espagne  et en Italie montre jusqu'où la classe capitaliste peut s'abaisser. L'anarchisme sera créé malgré l'opposition de la minorité dirigeante et, par conséquent, devra se défendre contre les tentations de celle-ci de recréer l'autorité.
Les anarchistes préfèrent plutôt se concentrer sur le fait de persuader celles et ceux qui sont opprimé(e)s et exploité(e)s qu'ils/elles ont le pouvoir de résister et, au final, de détruire l'oppression et l'exploitation en détruisant les institutions sociales qui les causent. Comme le dit Errico Malatesta : « nous avons besoin du soutien des masses pour former une force suffisante afin de réaliser la tâche de changement radical dans l'organisme social en dirigeant l'action des masses, nous devons nous rapprocher d'elles, les accepter comme elles sont, et à partir de leurs rangs chercher à les "pousser" vers l'avant autant que possible. »Cela créera les conditions qui rendront possible une évolution rapide vers l'anarchisme, « L'idée du communisme anarchiste, représentée aujourd'hui par de faibles minorités, mais se précisant de plus en plus dans l'esprit populaire, fera son chemin dans la grande masse. [...] Celle-ci [la révolution], éclatant en même temps sur mille points du territoire, empêchera l'établissement d'un gouvernement quelconque qui puisse entraver les événements, et la révolution sévira jusqu'à ce qu'elle ait accompli sa mission : l'abolition de la propriété individuelle et de l'État. ». D'où l'importance qu'attachent les anarchistes à répandre leurs idées : cela crée des anarchistes conscients à partir de personnes avec de simples interrogations sur les injustices du capitalisme et de l'État.
Ce processus est favorisé par la nature hiérarchique de la société : celles et ceux qui y sont naturellement sujet(te)s développent une résistance. Les idées anarchistes fleurissent spontanément à travers la lutte, les organisation anarchistes sont souvent créées comme composantes de la résistance à l'oppression et l'exploitation qui sont l'apanage de tout système hiérarchique. Ces organisations peuvent, potentiellement, être le cadre de nouvelles sociétés. En tant que telles, la création d'institutions libertaires est donc toujours possible quelque soit la situation. Des expériences populaires peuvent entraîner le peuple vers des conclusions anarchistes, à savoir la prise de conscience que l'État n'existe que pour protéger les riches et les puissants et de retirer tout pouvoir aux masses. Bien qu'il soit nécessaire pour organiser le système de classe et le fonctionnement de la société hiérarchique, il ne l'est pas pour organiser la société de manière juste et égalitaire. Toutefois, sans une présence anarchiste consciente, toute tendance libertaire sera probablement utilisée, maltraitée et finalement détruite par des partis ou des groupes religieux qui recherchent le pouvoir sur les masses (la Révolution russe en est l'exemple le plus fameux). C'est pour cette raison que les anarchistes s'organisent pour influencer la lutte et diffuser leurs idées. Nous n'aurons « atteint l'anarchie, ou fait un pas vers l'anarchie » que quand les idées anarchistes « acquièrent une influence prédominante » et sont « acceptées par une portion suffisamment grande de la population. » Car l'anarchie « ne peut pas s'imposer à l'encontre des désirs du peuple. ».
Pour conclure, la création d'une société anarchiste ne dépend pas du fait que les individus soient parfaits mais plutôt du fait qu'une grande majorité de la population soit anarchiste et veule réorganiser la société de façon libertaire. Cela n'éliminera évidemment pas les conflits individuels ni ne créera du jour au lendemain une humanité pleinement anarchiste mais posera les fondations de l'élimination progressive de tous les préjugés et de tous les comportements antisociaux qui resteront après la lutte pour le changement de la société qui aura rendu révolutionnaires tou(te)s celles et ceux qui y auront participé.