La loi et la parole - de l'Etat d'exception

La loi et la parole - de l'Etat d'exception


Hitler arrive au pouvoir le 30 Janvier 1933 suite à des élections tout - à - fait légales et avec le soutien fervent et excité de toute une population qui croit à la nouvelle révolution national-socialiste; le point de force et la base incontournable de ce pouvoir qui a tenu sous son jeu l'Allemagne pendant plus d'un décennie nous semble être en grosse partie constitué par le consensus général émanant, plus encore que des individus participant directement à l'exercice du pouvoir, de cet ensemble puissant et anonyme que l'on appelle avec la Arendt les masses.

Sans elles le nazisme n'aurait pas pu sortir des limites restreintes d'un pouvoir purement terroriste et illégal, il aurait probablement été obligé de se confronter à la possibilité d'une révolte d'en bas, d'une action révolutionnaire qui aurait opposé à l'abus de pouvoir la souveraineté  naturelle du peuple qui légitime et qui destitue en vertu de son droit de déléguer justement sa volonté qui est et reste souveraine.
Si cela n'a pas été le cas c'est parce que le peuple souverain a pu croire à la légitimité du régime et reconnaître dans la politique et les propos de celui-ci sa volonté et son droit.
Dans Les origines du totalitarisme, Hannah Arendt nous donne un cadre très intéressant de l'identité de ce corps à la fois collectif et individuel qu'elle nomme les masses et qu'elle oppose à l'ancien système de classes qui tirait son pouvoir et sa légitimité d'un corps populaire caractérisé par un intérêt politique très précis et commun.
La masse est alors considérée comme un ensemble d'individus substantiellement indifférents et sans aucune affinité entre eux sinon celle dérivant d'une sorte de caractérisation générale de groupe fondée sur le seul critère du nombre.
C'est en visant le consensus de cette masse anonyme que tous les autres partis de classes avaient laissé comme reste, que le National-Socialisme a pu construire sa base de pouvoir et son droit à l'action; c'est grâce à la politicisation de cette masse a-politique qu'il a réussi à arriver légalement à se présenter comme le guide et le sauveur du nouveau Reich révolutionnaire.
La Arendt nous explique comment ce qu'elle appelle les masses n'est que le résultat de la fin du système de classes où seulement le parti de la classe dominante exerce le pouvoir politique avec le consensus de base qui est représenté par la classe sociale du peuple qui retrouve dans sa politique un intérêt commun à ses besoins. De ce système il est caractéristique une autre catégorie sociale, la populace, qui constitue le reste, ce qui est exclu de toute participation au pouvoir et de toute activité politique; c'est exactement cette populace, qui n'intéresse pas le pouvoir de classe, qui laissera sa place à la masse apolitique caractérisant la crise et la fin du système de classes.
Si la populace était le reste qui ne participait pas du pouvoir mais qui était connu et exploité par la classe dominante, les masses échappent à tel contrôle, à telle utilisation de la part du pouvoir de classe, elles en attestent la disparition et témoignent de l'isolement social et spirituel de l'individu qui n'a plus aucun intérêt commun à partager avec d'autres et qui peut facilement devenir la cible de tout autre discours politique qui propose comme vérité commune les idées générales et substantiellement abstraites de nationalisme et de communauté nationale.
L'individu isolé, livré au sentiment de désolation qui le rend étranger à tout sens d'appartenance à un groupe, peut ainsi retrouver dans ces idées universalisantes le sentiment d'être au monde et d'y être pour quelque chose, d'y compter en occupant une place qui lui assigne aussi une mission.
L'identité individuelle, vidée de toute présence pleine à soi, retrouve dans l'image de l'identité nationale collective, l'image perdue de son 'moi' atomisé et vide.
"Les masses se développèrent à partir des fragments d'une société hautement atomisée, dont la structure compétitive et la solitude individuelle qui en résulte, n'étaient limitées que par l'appartenance à une classe. La principale caractéristique de l'homme de masse (...) (est) l'isolement et le manque de rapports sociaux normaux. Ces masses provenaient d'une société de classes criblée de fissures qui cimentaient le sentiment nationaliste: il n'est que naturel que, dans leur désarroi initial, elles aient penché vers un nationalisme particulièrement violent" .
Le nazisme a su se produire exactement à travers le réveil romantique de cette masse indifférente et sans repères qui s'est retrouvée gagnée et excitée par l'idée de la nouvelle révolution nationale, la révolution qui lui aurait permis de déstabilise l'ordre actuel et de reconstruire le nouveau, celui où elle retrouverait l'esprit oublié de la puissance germanique.
La propagande national-socialiste n'a fait que proposer à cet masse une idée universelle où elle pouvait s'épanouir et se vouloir en se voulant comme actrice réelle et aussi mandataire souveraine; le nazisme a donné à ces individus isolés la volonté de puissance et le sentiment de pouvoir changer le monde pour lui donner l'empreinte de leur esprit.
Dans ce contexte la propagande antisémite donne à la masse non juive une identité spécifique et précieuse, le fait d'être ou de ne pas être juif détermine une conscience d'exister, donne aux non juifs une idée assez claire de leur place privilégiée dans le monde et leur offre, par opposition avec l'image maléfique du Juif, à la fois communiste et spéculateur, un cadre très simple de la réalité sociale et politique.
La propagande populaire et intellectuellement grossière permet aux masses d'avoir une explication globale et sommaire du monde, une explication basée sur des idées simples caractérisées par le fait d'associer tous les ennemis de la nation en un seul monstre des différents visages, le Juif international.
Au travers de cette tactique de l'ennemi total, le nazisme résolue le problème typique de la propagande dans le système des partis de classe; le National-Socialisme se propose comme l'expression de la volonté de la nation allemande, définie par l'appartenance à la même race, et non de la volonté d'une partie spécifique de cette nation. Avec le mythe du sang et du sol, avec le principe de la volonté comme expression de l'esprit originaire, le nazisme s'adresse au même titre aux travailleurs comme aux patrons, il donne à tous la même identité collective et récupère dans ses mots et dans ces discours les termes jusqu'alors inconciliables de révolution et de nationalisme.
Hitler rappellera maintes fois que la force d'une action dépend de la volonté de réussir, et que cette volonté même n'est que la manifestation originaire de l'esprit qui est à la fois individuel et national; la volonté est exigée par l'esprit authentique allemand et le führer, qui en est l'élu prophète, ne peut la partager que avec l'autre suprême dépositaire, le peuple.
"On m'a reproché de fanatiser la masse, de l'amener à un état extatique. Le conseil des psychologues subtils est qu'il faut apaiser les masses, qu'il faut les maintenir dans un état d'apathie léthargique. Non, je ne puis diriger la masse que lorsque je l'arrache à son apathie. La masse n'est maniable que lorsqu'elle est fanatisée. Une masse qui reste apathique et amorphe est le plus grand danger pour une communauté politique quelle qu'elle soit. L'apathie est, pour la masse, une des formes de la défense (...) J'ai fanatisé la masse pour en faire l'instrument de ma politique. J'ai réveillé la masse. Je l'ai forcé à s'élever au-dessus d'elle-même, je lui ai donné un sens et une fonction (...), quand j'éveille en elle des sentiments qui lui conviennent, elle suit immédiatement les mots d'ordre que je lui donne" .
Strictement liée à la capacité de réveiller les masses est la capacité de tenir vif le sentiment de faire partie d'un tout en mouvement où il n'y pas de place pour la monotonie du temps normatif et normalisé; il faut que l'ensemble géré par le pouvoir qui se veut total soit toujours occupé dans la réalisation de la nouvelle réalité, qu'il soit à chaque moment conscient de la dimension dynamique de ce pouvoir qui circule et qui crée sans cesse, qui est présent partout et sous plusieurs formes.
Hitler a montré comment son système devait par nécessité se montrer en tant que révolution permanente qui, grâce à l'importance donnée à l'action et à la volonté loyale du peuple, a su intervenir sur, et conquérir, tous les aspects de la vie ordinaire des allemands. De même cette image de mouvement constant a permis de soumettre le droit à l'arbitraire de la volonté personnelle du chef qui, en se présentant comme l'élu du destin qui partage avec le peuple le même esprit originaire, devient d'emblée celle de la communauté nationale.
Or, l'analyse de la Arendt, qui met l'accent sur ces deux aspects de la volonté et du mouvement, semble nier toute finalité politique à ce qu'elle appelle les systèmes totalitaires, pour ne leur réserver que des objectifs pratiques déterminés par la nécessité d'encadrer le plus grand nombre d'individus dans les organisations du parti et ainsi les contrôler.
On se demande pourquoi le but de créer, finalement, et de contrôler tout un peuple, dans son ensemble comme individuellement, de le reconstituer à travers une idée de race et de destinée mythique, de le produire biologiquement et de l'enthousiasmer à tel point de le convaincre de la nécessité de s'exposer à nouveau au sacrifice extrême de la mort dans le contexte d'une future et indispensable guerre totale, pourquoi tout cela ne pourrait pas à lui seul être la finalité tout à fait politique du nazisme, ou du moins une de ses finalités, celle de sa politique interne.
D'ailleurs l'extrême concordance et conséquentialité entre le programme proposé et sa réalisation pratique témoigne pour nous de l'essence politique du mouvement nazi, et cela au-delà de la valeur intellectuelle ou humaine de ses propos; le nazisme s'est proposé en tant que Weltanschaaung révolutionnaire et en tant que tel il a accompli le caractère de toute idéologie: s'imposer au monde comme sa vérité, même et surtout au prix de transformer et uniformiser a posteriori le monde à cette vérité.
Le discours de la Arendt peut être compris à l'intérieur de l'analyse qui fait du nazisme une des formes réalisées de l'Etat totalitaire, mais la forme totalitaire du III Reich ne suffit pas à en expliquer la substance qui, elle, renvoie à un type de pouvoir et d'exercice du pouvoir qui est absolument nouveau; un pouvoir qui pour être totalitaire s'empare de la vie et en décide les modes et les temps, un pouvoir qui, au lieu de s'approprier du droit et de l'utiliser à ses fins, détruit l'essence de la loi et de la légalité pour leur substituer le principe de la race, du sang et du sol.
C'est en ce sens que le nazisme est un biopouvoir qui s'exerce dans un état d'exception, là où la loi n'est autre chose que la justification légale de toute action qui tend à la réalisation du seul principe politique reconnu, la sauvegarde de la race aryenne et sa croissance en vue de la domination du monde. Le rôle classique du droit en tant que garantie du respect des libertés et de la souveraineté publique et inaliénable de la nation constituée en Etat, devient expression a posteriori des nécessités pratiques du pouvoir en action, il en constitue la forme vide de la légitimité.
Carl Schmitt définit le concept de souveraineté à partir de ce qu'il appelle l'Etat d'exception, là où le pouvoir absolu se concentre dans la figure du souverain qui garde exactement dans cette situation exceptionnelle la capacité de décider de l'état de choses et cet état de choses est tel que le premier acte souverain sera de s'élever au-dessus
de l'institution qui garantie la norme, c'est-à-dire le droit. Dans ce cadre d'exception le droit est le premier ordre à être vidé de son essence, délégitimé, le pouvoir souverain devient alors le pouvoir absolu de créer le droit qui normalisera, ou qui rendra compte de l'Etat d'exception.
Il nous intéresse cette analyse du pouvoir dans une situation d'exception, de hors norme, car on estime pouvoir l'appliquer en partie à la politique interne nazie, à ce qui a été une sorte de création pure du droit où les critères de la race et du sang sont devenus les normes juridiques justifiant les mesures illégales contre les Juifs et le principe de la volonté du chef et du parti, les normes substituant toutes les procédures juridiques et législatives.
Important à ce sujet nous parait être le rôle joué par l'utilisation de la part de Hitler des décret secrets, décrets ayant force de loi et toutefois presque jamais communiqués aux juges qui, en tant normal, auraient du en représenter la force et l'autorité exécutive.
Ces décrets ont force de lois car il l'acquièrent directement par le fait d'être prononcés par la seule autorité détenant le pouvoir de décider de l'état des choses et du droit qu'on y applique, ils ont ainsi souvent caractère rétroactif et n'ont presque plus aucune utilité pour les organismes officiels de justice, car le pouvoir exécutif est, dans cet Etat d'exception confié non plus aux magistrats mais bien à la police.
Un cas exemplaire de l'illégalité légitime et de la force de ces décrets est fourni par le Décret secret du 7 Octobre 1939 au sujet de la Solution finale à adopter pour tous les sujets non appartenant à la nation et constituant par là même un danger pour elle; Hitler confie à la direction SS l'exécution de ce décret qui permettra à la loi nazie de s'exercer en dehors des lieux classiques de la justice et d'être renvoyée sous l'autorité de l'organisme qui a été le bras mécanique et le sine qua non du pouvoir être de l'Etat nazi, la police.
Toute l'organisation des camps, leur gestion et administration, sera ordonnée à travers les décrets secrets du führer; Hitler détruit ainsi, et cela depuis le début de son régime, l'Etat à travers la destitution du droit normal et normatif et il ne pouvait faire autrement car sa politique demandait la destruction de l'ordre établi du monde et sa reconstruction devait passer par une suspension du droit et sa re-invention en fonction de la nouvelle réalité raciale. L'Etat est alors nié formellement et matériellement, le pouvoir est dans les mains d'un seul sujet physique, particulier, qui détient la souveraineté exerçant exactement ce pouvoir absolu de décider de l'état d'exception, sur l'état d'exception, réglementant le réel à partir de l'acte d'énonciation, la parole du souverain devient ici par nature immédiatement droit, elle fait, elle est le droit.
Mais dans ce cadre exceptionnel l'application du droit souverain et hors norme s'appuie sur l'intervention d'un deuxième organisme, l'administration, chargée d'appliquer le droit selon les situations déterminées par l'ordre du réel prescrit dans le droit; l'administration nazie sera chargée de la tâche de conformer la réalité au caractère exceptionnel de la vision du monde commandée par Hitler, elle sera la menace anonyme de ce pouvoir qui se veut secret et normatif; là où les tribunaux auront des grosses difficultés à appliquer des normes dont ils ne sont pas à connaissance, l'administration prendra la forme du juridique ainsi que celle de la jurisprudence.
Caractère fondamental de cette administration sera aussi sa forme pour ainsi dire neutre, là où la neutralité atteste du caractère purement technique, la bureaucratie nazie sera l'organe d'exécution ordinaire et légal de la politique d'extermination et de mort.
Si l'on revient sur l'analyse de Schmitt, on y retrouve un argument significatif par rapport à la force et à la légitimité du pouvoir en relation avec la forme de la loi; c'est la loi, en ligne générale, en tant que forme et mesure de la légalité, la loi qui se légitime par elle même, qui constitue le référent absolu de l'autorité et du pouvoir d'un Etat; dans la forme spécifique de l'Etat parlementaire, le pouvoir légal absolu est dans les mains du corps législatif qui se conforme à l'ordre immuable de la loi et des procédures législatives; la légitimité de tel pouvoir est donnée par la célèbre volonté générale qui fait que le peuple souverain cède librement au corps parlementaire la gestion de ce droit expression de sa volonté.
Or, Schmitt avance des doutes que nous faisons aussi nôtres sur la réelle souveraineté d'une volonté générale qui peut s'exprimer tout simplement à travers une majorité de volontés du 51%; la majorité qui s'exprime ainsi dans le gouvernement détient le pouvoir légal absolu et se retrouve immédiatement et par nature en droit d'éliminer par le biais de procédures légales l'adversaire de la minorité, violant ainsi le principe démocratique de l'égalité comme parité de chances.
Rien dans la forme générale de la loi et dans le concept suprême de pouvoir législatif qui régit l'idée moderne d'Etat, semble définir les limites et les difficultés de l'assomption du pouvoir; rien, d'ailleurs, pourrait les définir, car originairement le principe de l'Etat législatif met le pouvoir législatif comme référent absolu et indiscutable de l'être de l'Etat même; on ne peut donc pas y mettre une limitation juridique qui prévienne un abus de la part de l'organisme qui en exercera les fonctions.
Pour Schmitt l'a priori constitutif et formel d'un tel système est l'aveugle confiance en le législateur et en les procédures législatives; une confiance qu'il reconnaît être illusoire et en tout cas insuffisante à la détermination du concept de limite et de pouvoir.
Il nous parait intéressant souligner comment Hitler  arrivé au pouvoir élimine le jurement sur la Constitution, donc le présupposé même de la supériorité absolue de la loi en tant que telle, pour y substituer le jurement sur sa personne; il décrète ainsi l'appropriation du pouvoir à travers la transposition du caractère absolu du pouvoir législatif et normatif en sa personne qui est présentée d'emblée comme la personnification de l'esprit du peuple qui peut ainsi bien rester souverain.
Avec cet acte d'usurpation total de la neutralité de la loi et de l'Etat, il fait du système législatif une vestige vide de contenu et de l'Etat une forme esthétique utilisable comme organe de façade pour les relations avec les autres pays.
Au sujet de l'Etat de façade, la Arendt nous explique comment le régime nazi se présente en tant qu'organisation à la fois artificielle et réelle; le mouvement avec ses différentes organisations affiliées au parti regroupe d'un coté la masse des individus ordinaires qui doivent retrouver dans ces cadres la forme pleine et efficace de l'Etat omniprésent et fonctionnel et de l'autre, les membres effectifs qui, eux, s'occupent justement de renvoyer l'image du monde correspondante à la Weltanschaaung  du parti.
L'activité de ces membres est donc finalisée à construire un cadre de la réalité qui doit rassurer les masses au sujet de la coïncidence entre la propagande des idées et la réalité effective, l'administration joue alors le rôle de mécanisme de conjoncture et au même temps d'organisme de pression permanente qui doit veiller à ce que l'image du monde offerte par l'idéologie ne se réduise jamais à la normalité d'un état de choses acquis et immuable; le principe du mouvement constant doit agir pour conjurer le danger plus important pour un système totale: l'uniformité du quotidien et la conviction que l'ennemi s'est retiré.
Les masses ont besoin de savoir que le danger est toujours présent et que l'action de lutte est toujours vive, le pouvoir est en constant mouvement et l'agression de l'ennemi toujours justifiée; au même temps l'omniprésence du contrôle policier rappelle la force de l'Etat et sa rigueur en rappelant aussi que la volonté ferme de chacun est appelée à s'accomplir dans l'action au sein de l'organisation.
Bien évidement l'action réservée à ces sympathisants est assez réduite et n'infère d'aucune manière sur la conduite du mouvement, mais elle sert en tant que facteur illusionniste, comme moyen de participation intime et de responsabilité collective par rapport à la destinée de la nation.
"L'appareil d'Etat est transformé en organisation de façade composée de bureaucrates sympathisants: pour les questions intérieures leur rôle est de répandre la confiance dans la masse des citoyens qui sont seulement co-ordonnés; quant aux affaires étrangères, leur tâche est de donner le change au monde extérieur non totalitaire. Le chef, en sa double qualité de chef de l'Etat et de guide du mouvement, réunit en sa personne une inflexibilité de militant portée à son plus haut degré et la confiance que la normalité inspire" .
La forme factice d'Etat que le nazisme a laissé subsister en la privant de toute autorité réelle, sert alors à donner à la nation la certitude de faire partie d'un ensemble légitime qui, appelé à accomplir le destin de son histoire et de l'histoire du monde, est guidé et protégé dans sa mission par l'autorité foncière de l'institution qui le représente comme légitime face aux autres pays, l'Etat, le Reich allemand.
La pratique de dédoublement systématique des organismes gouvernementaux et étatiques en général, permet de donner une image légale du fonctionnement des institutions d'Etats tout en confiant la gestion réelle du pays et des pratiques politiques et administratives aux doublures gérées par les membres du mouvement.
L'Etat est réduit à un rien vide de pouvoir qui est toutefois la forme dont le régime nazi se sert pour exister face au monde et à la diplomatie internationale; une nécessité, celle d'utiliser ce fantôme étatique, qui était destinée à disparaître une fois le projet de domination mondiale accompli.
L'exceptionnalité de l'Etat hitlérien devient ainsi l'exception de l'Etat à l'Etat: l'Etat est et vit en fonction de sa propre exception, l'Etat fait exception à lui-même là où la loi et sa force naturelle et absolue se dissout pour devenir et s'appliquer en tant que norme; la loi devenue norme permet au pouvoir de créer la réalité au fur et à mesure des possibilités de la conformer à la Weltanschaaung conçue par le mouvement. En ce sens la force du système hitlérien réside non pas dans la rigueur de l'idéologie et dans la correspondance entre le programme et l'action, mais bien plutôt dans la rationalité de son action pratique, dans la logique serrée du projet politique de domination du monde sur des bases raciales, projet qui sera réalisé selon les circonstances et avec le concours de toutes les institutions classiques de l'Etat repensées et réaménagées en fonction de ce projet même.
Dans ce domaine d'exception où le Reich nazi agit et se produit, le droit, exilé du terrain de la Loi, se retrouve directement lié au principe de la volonté du chef et de la mission spirituelle de la nation; seul critère de justification et de légitimité du droit devient ici la sauvegarde de la race aryenne et la victoire sur le monde de la domination du peuple allemand.
Le droit n'est plus que la légitimation a posteriori d'un état de fait qui est déjà en train de se produire, la constitution de l'Etat raciste allemand et la loi redevient ipso facto la manifestation de l'esprit et de la volonté originaire de la Loi naturelle qui impose aux hommes comme aux Etats de s'engager dans la lutte pour l'existence pour mériter une place dans l'histoire et dans le monde.
Caractéristique d'un tel système qui renvoie la loi hors du terrain de la légalité immuable pour l'exiler et la fonder dans un supposé ordre naturel, est la politique antisémite visant l'expoliation des droits civiques pour les Juifs; mettre des sujets hors du système légal, les priver de tout recours en justice, les rendre étrangers en les empêchant de se réclamer de la citoyenneté allemande, seule garantie de liberté, constitue la condition préliminaire pour les exclure du monde des sujets juridiques et pour cela inviolables.
La Arendt introduit à ce sujet la figure de l'innocent en tant qu'image type du détenu dans les camps d'extermination; les innocents sont tous ces individus privés de leur personne juridique et condamnés sans avoir commis aucun crime. Un individu en possession de ses droits civiques doit se mettre dans la condition de commettre un acte illégal, ou d'y être contraint, pour qu'on puisse lui appliquer la peine adéquate et le priver d'une partie de ses droits.
L'individu, par contre, expolié de sa personne juridique et considéré comme ne faisant pas partie du système légal où l'on applique une peine pour un crime, cet individu devient le sujet parfait pour l'application inconditionnée d'un châtiment hors la loi, le châtiment correspondant au crime d'exister.
Cet individu devient le sujet idéal pour l'exercice absolu du pouvoir qui se veut total, il permet au pouvoir de se produire en toute sa puissance car il peut agir sur son sujet en agissant sur son droit à la vie, sur la durée et les conditions de cette vie. Le pouvoir devient ainsi au travers de ces vies-nues, la manifestation absolue de ce que l'on entend pour biopolitique négative, la puissance destructrice d'une politique qui fait de la vie son objet et son sujet, qui en décide les limites et la valeur et qui, mais seulement après et comme le moins puissant des pouvoirs, en détermine la fin.
"Telle est la prétention monstrueuse, et pourtant, apparemment sans réplique, du régime totalitaire que, loin d'être sans lois, il remonte aux source de l'autorité, d'où les lois positives ont reçu leur plus haute légitimité; loin d'être arbitraire, il est plus qu'aucun autre avant lui, soumis à ces forces surhumaines; loin d'exercer le pouvoir au profit d'un seul homme, il est tout à fait prêt à sacrifier les intérêts immédiats de quiconque à l'accomplissement de ce qu'il prétend être la loi de l'Histoire ou celle de la Nature" .
Caractéristique de l'Etat nazi en tant qu'Etat d'exception est la redéfinition de deux concepts, celui de guerre et celui d'ennemi; dans les deux cas on assiste à l'effacement des vieux principes dictés par les règles du droit de guerre international, le jus bellicum europaeum.
L'ennemi est identifié par rapport à son être autre, à son être l'étranger qui par son essence même se situe hors du système; dans le système nazi l'ennemi est l'autre en tant que l'autre nature biologique, le sujet inhumain qui se situe hors de l'ordre que la Nature a conçu pour les vivants, c'est ennemi est le Juif et son étrangeté est le danger absolu pour  cet Ordre supérieur qu'il viole avec sa seule existence.
"(l'ennemi) il se trouve simplement qu'il est l'autre, l'étranger, et il suffit pour définir sa nature, qu'il soit, dans son existence même et en un sens particulièrement fort, cet être autre, étranger et tel qu'à la limite des conflits avec lui soient possibles qui ne sauraient être résolus ni par un ensemble de normes générales établies à l'avance, ni par la sentence d'un tiers, réputé non concerné et impartial" .
Dans ce contexte le pouvoir absolu et souverain reviendra dans les mains de celui qui pourra se faire maître de la décision d'entrer en guerre et de désigner l'autre en tant qu'ennemi; souverain est donc le pouvoir de décider de l'entrée dans un état d'exception, l'état de guerre, et sur les modes de cet état.
On peut dire que Hitler s'est emparé de cette souveraineté absolue en décidant d'ouvrir l'état de guerre international et en déclarant les Juifs comme ennemi absolu.
"Ni l'existence des moyens d'extermination, ni une méchanceté préméditée de l'homme ne constituent la menace dernière. Celle-ci réside dans le caractère inéluctable d'une contrainte morale... La logique de la valeur et de la non-valeur déploie sa pleine rigueur destructrice et contraint à des discriminations, à des criminalisations et à des dépréciations toujours nouvelles, toujours plus profondes, jusqu'à l'extermination de tout sujet sans valeur, indigne de vivre" .
Et dans le domaine de la politique extérieure la guerre totale pour la domination de la race aryenne des seigneurs a bien été le véritable but de toute action entreprise par Hitler vis-à-vis des autres puissances européennes; le même sentiment de mépris qui lui avait permis de désigner les Juifs comme des sujets inaptes à vivre, lui fait considérer les autres peuples comme des potentiels matériels d'exploitation pour l'accomplissement de la production de la race supérieure.
On se limitera ici à reporter quelques-unes de ses considérations et on s'abstiendra de tout commentaire; il ne nous intéresse pas de le contester ou de les analyser car elles relèvent de la pure exaltation hystérique, mais elles montrent, et c'est là leur valeur, quelle peut être la puissance d'un pouvoir qui s'approprie de la décision sur et de l'Etat
d'exception  et qui arrive à réaliser  et par là même à détruire la politique en tant que moyen de guerre absolue; l'axiome de Clausewitz demande alors d'être renversé, comme nous l'indique Michel Foucault: c'est la guerre qui devient la continuation de la politique par d'autres moyens, c'est la guerre l'essence de la politique internationale nazie.
"L'Allemagne ne sera véritablement l'Allemagne que lorsqu'elle sera l'Europe. Tant que nous ne dominerons pas l'Europe nous ne ferons que végéter... Notre espace complet à nous c'est l'Europe. Celui qui la conquerra imprimera son empreinte au siècle à venir. Nous sommes désignés pour cette tâche. Si nous ne réussissons point, nous succomberons, et tous les peuples européens périront avec nous. C'est une question de vie ou de mort".
"Il ne s'agit pas de fabriquer une Paneurope pacifiste, avec le bon oncle allemand au centre qui écourte agréablement le temps d'études aux braves neveux... ce qu'il faut c'est qu'une Europe germanique crée les bases politiques et biologiques qui seront les facteurs perpétuels de son existence... Il ne peut y avoir un droit égal pour tous nous y conformer. C'est pourquoi je ne reconnaîtrai jamais aux autres nations le même droit qu'à la nation allemande. Notre mission est de subjuguer les autres peuples. Le peuple allemand est appelé à donner au monde la nouvelle classe de ses maîtres".
"La guerre sera ce que je veux qu'elle soit. La guerre c'est moi".
"La création n'est pas terminée, du moins en ce qui concerne l'homme. Du point de vue biologique, l'homme arrive nettement à une phase de métamorphose. Une nouvelle variété d'homme commence à s'esquisser, dans le sens scientifique et naturel d'une mutation. L'ancienne espèce humaine est entrée déjà dans le stade du dépérissement et de la survivance. Toute la force créatrice se concentrera dans la nouvelle espèce. Les deux variétés évolueront rapidement en divergeant dans des directions opposées. L'une disparaîtra, tandis que l'autre s'épanouira et dépassera de loin l'homme actuel. J'aimerais assez à donner à ces deux variétés les noms d'Homme-Dieu et d'Animal-Masse".
A cela Rauschning commente:

"Mais où se trouve le Dieu qu'a invoqué tant de fois Hitler dans ces discours et qu'il nomme la Providence et le Tout-Puissant. Dieu est la statue de l'homme, l'Homme-Dieu qui se dresse, telle une oeuvre d'art, dans les Burgs de l'Ordre. Dieu est Hitler lui-même" .