Quelle sorte de société les anarchistes veulent-ils ?

Quelle sorte de société les anarchistes veulent-ils ?
Les anarchistes veulent une société décentralisée, basée sur la libre association. Nous considérons que cette forme de société est la plus à même de maximiser les valeurs telles que : la liberté, l'égalité et la solidarité. Il n'y a que grâce à une décentralisation rationnelle du pouvoir, autant structurellement que territorialement, que la liberté individuelle peut être nourrie et encouragée. La délégation du pouvoir dans les mains d'une minorité est un déni flagrant de la liberté individuelle et de la dignité. Plutôt que d'éloigner la gestion de leurs affaires loin du peuple et de la confier à d'autres, les anarchistes sont en faveur d'organisations qui minimisent l'autorité, en gardant le pouvoir à la base, dans les mains de celles et ceux qui sont affecté(e)s par chaque décision prise.
La libre association est la pierre angulaire de la société anarchiste. Les individus doivent être libre de se réunir comme ils le veulent car c'est la base de la liberté et de la dignité humaine. Cependant, chaque accord libre doit être basé sur la décentralisation du pouvoir, sinon il ne serait qu'un faux-semblant (comme dans le capitalisme), car seule l'égalité peut donner le contexte sociale nécessaire à la liberté de développement et de croissance. Ainsi les anarchistes soutiennent les collectifs de démocratie directe qui sont basés sur le principe d'« une personne, un vote » .
Nous nous devons d'indiquer ici qu'une société anarchiste n'est pas une sorte d'état idyllique d'harmonie où tout le monde est d'accord sur tout. La réalité est bien éloignée. Comme Luigi Galleani le montre : « les désaccords et les frictions existeront toujours. En fait ils sont la condition essentielle d'un progrès sans limite. Mais une fois l'instinct animalier primaire de compétition — la lutte pour la nourriture — éliminé, les problèmes de désaccord pour être résolus sans la moindre menace à l'ordre social et la liberté individuelle». L'anarchisme a pour but de « réveiller l'esprit d'initiative des individus et des groupes, ceux qui arriveront à créer dans leurs rapports mutuels une action et une vie basées sur ces principes, ceux qui comprendront que la variété, le conflit même, sont la vie, et que l’uniformité c’est la mort, travailleront non pour les siècles à venir, mais bel et bien pour la prochaine révolution».
Ainsi, une société anarchiste devra être basée sur des conflits coopératifs, car un « conflit, en soi, n'est pas dangereux [...], les désaccords existent [et ne doivent pas être pas être cachés] [...]. Ce qui fait que les désaccords deviennent destructifs n'est pas le conflit en lui-même mais l'ajout de la compétition. » En fait, « une exigence d'accords signifie que les gens seront en réalité empêché(e)s de faire partager leur sagesse à l'effort de groupe». C'est pour cela que la plupart des anarchistes rejette les consensus pris dans de grandes assemblées.
Dans une société anarchiste, les associations seraient dirigées par des assemblées de masse où chacun est impliqué, et basées sur des discussions et des débat approfondis, ainsi que sur des "conflits" coopératifs entre individus égaux. Les tâches purement administratives seraient confiées à des comités élus. Ces comités seraient composés de délégué(e)s avec un mandat temporaire et révocable qui accompliraient leurs tâches sous la vigilance de l'assemblée qui les aura élu(e)s. Ainsi, dans une société anarchiste, « nous traiterons nos affaires nous-mêmes, et quand, pour mettre à exécution nos délibérations, il faudra en charger quelqu'un, nous lui dirons de faire de telle ou telle manière et non autrement [...] rien ne se fera sans notre volonté. Et ainsi, nos délégués, au lieu d'être des individus à qui nous avons donné le droit de nous commander, de nous imposer des lois, seront des personnes [...] qui n'auront aucune autorité, mais seulement le devoir d'exécuter ce que le peuple aura ordonné». Si les délégué(e)s agissent à l'encontre de leur mandat ou tentent d'étendre leur influence ou travaillent en opposition à ce qui a déjà été décidé par l'assemblée (c'est-à-dire s'ils/elles commencent à prendre des décisions politiques), ils/elles peuvent être rappelé(e)s sur le champ et les décisions qu'ils/elles ont prises abolies. De cette façon, l'organisation reste dans les mains de l'union des individus qui l'a créée.
Cette autogestion et le pouvoir de rappeler les délégué(e)s sont les éléments fondamentaux de toute organisation anarchiste. La différence essentielle entre un système étatique ou hiérarchique et une communauté anarchiste est qui détient le pouvoir. Par exemple, dans un système parlementaire, le peuple confie le pouvoir à une groupe de représentant(e)s pour qu'ils/elles prennent les décisions à leur place pendant une période donnée. Le fait qu'ils/elles tiennent ou non leurs promesses est hors-de-propos car le peuple ne peut les rappeler avant les élections suivantes. Le pouvoir est entre les mains de ceux d'en haut et le peuple doit se contenter d'obéir. De la même façon, dans une entreprise capitaliste, le pouvoir est détenu par une minorité de patrons et de gestionnaires et les ouvriers doivent obéir.
Dans une société anarchiste, ces relations seraient inversées. Personne, individu ou groupe, élu ou non, ne détiendrait le pouvoir dans une communauté anarchiste. À la place, les décisions seraient prises par les principes de démocratie directe et, quand cela serait nécessaire, la communauté pourrait élire ou nommer des délégué(e)s pour mettre en place ces décisions. Il y aurait une distinction très nette entre la prise de décision (qui est faite par tous/tes ceux/celles qui sont affecté(e)s) et la coordination et l'administration des décisions adoptées (qui sont réalisées par les délégué(e)s).
Ces communautés égalitaires, fondées sur le libre accord, s'associeraient elles-aussi librement en confédérations. Une confédération de ce type fonctionnerait de bas en haut, les décisions suivant le même chemin vers les assemblées en-haut. Les confédérations fonctionneraient comme les collectifs. Il y aurait des conférences régulières au niveau régional, "national" et international où tous les problèmes importants qui pourraient affecter les collectifs qui y seraient impliqués seraient débattus. De plus, et c'est fondamental, les principes et idées qui guident la société y seraient débattus et les décisions politiques prises, mises en pratique, revues et coordonnées. Les délégué(e)s se contenteraient « [de porter] dans les assemblées spéciales les vœux de leurs mandants et [de chercher] à concilier les besoins et les désirs divers. Les délibérations seront toujours soumises au contrôle et à l'approbation des mandants, de manière que les intérêts du peuple ne seront pas négligés».
Si nécessaire, des comités d'action seraient créés, pour coordonner et administrer les décisions des assemblées et de leur congrès, sous le strict contrôle mentionné plus haut. Les délégué(e)s de ces comités auraient une tenure et, comme les délégué(e)s aux congrès, auraient un mandat limité — ils/elles ne sont pas capable de prendre les décisions à la place du peuple qui les a élu(e)s. De plus, comme leurs confrères et consœurs mandaté(e)s aux conférences et congrès, ils/elles pourraient être rappelé(e)s par les assemblées et les congrès qui les a élu(e)s. De cette façon, chaque comité nécessaire pour coordonner des activités communes serait, pour citer Errico Malatesta, « toujours sous le contrôle direct de la population » et exprimerait « les décisions prises lors des assemblées populaires».
Plus important encore, les communautés peuvent révoquer toute décision prise lors des conférences et se retirer de n'importe quelle confédération. Chaque compromis pris par un(e) délégué(e) lors de négociations doit retourner à une assemblée générale pour qu'elle soit ratifiée. Sans cette ratification, tout compromis adopté par un(e) délégué(e) n'entraîne aucun engagement de la part de la communauté qui l'a délégué(e). Elles peuvent demander l'organisation de conférences pour discuter de nouveaux développements et pour informer les comités d'action des souhaits de changement et pour leur indiquer quoi faire à propos de n'importe quel développement ou idée.
En d'autres termes, au sein d'une société ou d'une organisation anarchiste, chaque délégué n'est pas un représentant,(comme ils le sont dans un gouvernement démocratique). Piotr Kropotkine fait bien la différence :
« La question de la vraie délégation contre la représentation peut être mieux appréhendée si on imagine une ou deux centaines d'hommes [et de femmes], qui se voient tous les jours au travail et qui partagent des intérêts communs [...] et qui ont discuté chaque aspect de la question qui les occupe et ont pris une décision. Ils choisissent ensuite quelqu'un et l'envoient pour parvenir à un accord avec les autres délégués du même genre [...]. Le [ou la] délégué[e] n'est pas autorisé[e] de faire plus qu'expliquer aux autres délégués les facteurs qui ont conduit ses collègues à cette conclusion. En étant incapable d'imposer quoi que ce soit, il [ou elle] cherchera à obtenir un arrangement et retournera avec une simple proposition que ses mandataires peuvent accepter ou refuser. C'est ce qui se passe quand des vraies délégations sont créées ».
À l'inverse d'un système représentatif, le pouvoir n'est pas délégué dans les mains d'une minorité. C'est plutôt que tout(e) délégué(e) est simplement le/la porte-parole d'une association qui l'a élu(e) (ou sinon sélectionné(e)) en premier lieu. Tous les délégué(e)s et tous les comités d'action seraient mandaté et soumis à la possibilité d'un rappel immédiat pour s'assurer qu'ils/elles expriment les désirs des assemblées plutôt que leurs propres souhaits. De cette façon, le gouvernement est remplacé par l'anarchie, un réseau d'associations libres et de communautés coopérant en égales, basé sur un système de délégué(e)s mandaté(e)s, de rappel immédiat, de libre accord et de libre fédération de bas en haut.
Il n'y a que ce système qui pourrait assurer l'émergence d'« une organisation nouvelle n’ayant d’autre base que les intérêts, les besoins et les attractions naturelles des populations, ni d’autre principe que la fédération libre des individus dans les communes, des communes dans les provinces, des provinces dans les nations, enfin de celles-ci dans les États-Unis de l’Europe d’abord et plus tard du monde entier. ». Ce réseau de communautés anarchistes fonctionnerait à trois niveaux différents. Il y aurait « des communes indépendantes pour l'organisation territoriale, et des fédérations de syndicats pour l'organisation des hommes [et des femmes] en accord avec leurs fonctions respectives [...] et des groupes et sociétés libres [...] pour la satisfaction de tous les besoins économiques, sanitaires et éducatifs possibles et imaginables ; pour la protection mutuelle, pour la diffusion des idées, pour les arts, pour le divertissement, et ainsi de suite. ». Tout cela serait basé sur l'autogestion, sur la libre association, sur des organisations et des fédérations libres fonctionnant de bas en haut.
En s'organisant de cette façon, la hiérarchie est abolie sous tous ses aspects rencontrés dans la vie. Seule cette forme d'organisation peut remplacer le gouvernement (c'est-à-dire une minorité qui possède l'initiative et l'autonomisation) par l'anarchie (l'initiative et l'autonomisation pour tous). Cette forme d'organisation peut exister dans toutes les activités qui requièrent un travail en groupe et la coordination de beaucoup d'individus. Ce serait, d'après Michel Bakounine, le moyen « d'intégrer les individus dans des structures qu'ils [ou elles] puissent comprendre et contrôler. ». Les initiatives individuelles seraient gérées par les individus.
Comme on peut le voir, les anarchistes cherchent à créer une société qui repose sur des structures qui garantissent qu'aucun individu ou groupe ne peut exercer un quelconque pouvoir sur les autres. Le libre accord, la confédération et le pouvoir de rappeler les élus, les mandats limités sont les mécanismes par lequel le pouvoir est retiré des mains du gouvernement et placé dans celles de celles et ceux directement affecté(e)s par les décisions prises.
Par conséquent l'anarchie n'est pas un but lointain, une utopie, mais plutôt l'aspect des luttes actuelles contre l'oppression et l'exploitation. Les fins et les moyens sont liés et l'action directe aboutit à des organisations avec une participation massive et prépare le peuple à gérer directement ses intérêts propres et communs, car les anarchistes voient la charpente d'une société libre comme étant basée sur les organisations créées par les opprimé(e)s dans leur lutte contre le capitalisme ici et maintenant. Dans ce sens, les luttes collectives créent aussi bien les organisations que les attitudes individuelles dont l'anarchisme a besoin pour fonctionner. La lutte contre l'oppression est l'école de l'anarchie. Elle nous apprend certes comment être des anarchistes mais aussi nous donne un aperçu de ce à quoi une société anarchiste ressemblerait, quelle serait son organisation initiale et surtout les expériences pour gérer nos activités pour qu'une telle société puisse fonctionner. Ainsi, nous, les anarchistes, essayons de créer le type de monde que nous voulons à travers nos luttes actuelles et ne pensons pas que nos idées soient seulement applicables « après la révolution. » En fait, en appliquant nos principes maintenant, nous accélérons l'établissement de l'anarchie.

http://ndnm.arles.free.fr/part%204.html

http://www.autrefutur.net/Pour-un-projet-anarchiste-de-la